L’approche se fait bien : une magnifique pleine lune nous éclaire, et j’éteins ma frontale peu après avoir quitté le refuge. C’est magique de progresser dans le rocher et sur la neige à la seule lueur de la lune! Avec la neige, nos traces d’avant-hier ont disparu, mais on retrouve le cheminement sans problème. Une mauvaise surprise nous attend : la trace repérée avec Jasmin passe dans des éboulis instables; sans doute une trace de descente. En longeant des barres rocheuses, je retrouve finalement un peu de terrain solide, puis on rejoint un chemin bien marqué.
Je fais équipe avec Cindy. Fred et Jasmin, plus rapides, sont devant. Quand on arrive au pied de la première cheminée, ils sont déjà en haut et confirment (kairn) qu’on est bien dans la voie. La progression est facile, toujours sous la lueur de la lune. La qualité du rocher est, disons, moyenne : cette montagne majestueuse est en fait un tas de gros cailloux posés en équilibre; les prises doivent être soigneusement testées. Grâce à notre activité d’hier, on progresse bien et en confiance. On reste près de l’arête, où le rocher est plus franc (lire : moins pourri). Les sections de rocher alternent avec les passages en neige. Environ 50% du terrain est en neige. Bonne surprise : on a gagné pas mal d’altitude, la face est orientée au nord, et ici il a gelé cette nuit; la neige est dure et assez franche. Comme je préfère quand même le rocher, je choisis un cheminement qui nous donne en gros 2/3 rocher et 1/3 neige.
Comme dans notre horaire idéal, le soleil se lève alors qu’on arrive à la bande de rochers rouges, première difficulté de la voie.
Cindy au lever du soleil :

Le lever de soleil est magnifique : on observe l’ombre portée de la montagne sur les nuages, la lumière du soleil sur les montagnes alentour et sur la face est à notre gauche, et la lune est encore là, pleine et lumineuse.

Toujours en suivant Fred et Jas, on s’éloigne de l’arête par la droite et on trouve un bon passage, puis on continue la progression dans le terrain facile. Il y a de plus en plus de neige. Je vois bien les traces de Fred, qui préfère la neige au rocher, et qui monte souvent droit dans les névés.
On arrive bientôt à ce que je crois être la bande de rochers gris, deuxième difficulté. Cindy est toujours en confiance, on passe assez facilement la cheminée. C’est un peu étonnant : celle-ci devait être plus dure que celles des rochers rouges. On aura l’explication un peu plus haut, en frappant la « vraie » bande de rochers gris. Deux cheminées étroites et raides, en mauvais rocher couvert de neige et de verglas, permettent de passer. On décide de faire une longueur. Je passe sans problème puis Cindy me rejoint. J’ai dû enlever mes gants et j’ai maintenant très froid aux mains; je prends le temps de les réchauffer puis, comme il y a maintenant beaucoup de neige, je décide de mettre mes crampons pour le reste de l’ascension, quitte à faire « crouic-crouic » dans les sections en rocher. Cindy en fait autant, mais les enlèvera 15 mètres plus haut : ses chaussures et ses crampons sont trop souples; peut-être un peu de manque d’habitude aussi. Elle a froid aux mains; ses gants sont minces et mouillés; je lui propose les miens – j’en ai une autre paire, plus fins mais secs, dans mon sac – mais elle les refuse; il faut dire qu’ils sont un peu grands pour elle.
Cindy pendant l'ascension :

La face Est, vue depuis notre arête :

Tout va bien : il fait maintenant grand jour, la face est dans l’ombre donc la neige ne devrait pas trop se transformer, Fred et Jasmin filent devant, Cindy et moi progressons à un rythme efficace, la neige est dure et franche, mes crampons augmentent ma confiance en neige sans me gêner dans le rocher, et les sections difficiles sont passées. La descente nous soucie un peu, mais plus rien ne peut nous arrêter : d’ici une heure on sera au sommet.
Une demi-heure plus tard, on bat en retraite, 50 mètres sous le sommet! Qu’est-ce qui s’est passé?
En fait, je sais pas trop. Une vingtaine de minutes après avoir franchi la cheminée verglacée, on a rejoint Fred et Jas. Fred à un relais, Jasmin en train de rappeler 25m plus bas. Fred nous montre l’arête qui mène au sommet.
Moi (convaincu qu’il en reviennent) : « Ça passe par où ? »
Fred « Je sais pas, on redescend »
Moi (Qui n’ai pas compris) « Vous êtes passés par où pour y aller? »
Fred « Ben on n’y est pas allé, on bat en retraite »
Moi « Qu’est-ce qui s’est passé? »
Fred « ... »
Moi « Qu’est-ce qui va pas? »
Fred « ... »
Moi « Pourquoi vous redescendez? »
Fred « Ça a pas l’air de passer, au-dessus. On redescend. »
Moi « Si on traverse là, puis on grimpe dans la fissure protégeable à droite, il devrait bien y avoir moyen de continuer, non? »
Fred : « ... »
Cinquante mètres plus bas, Jasmin termine maintenant son rappel.
Je demande à Cindy « Qu’est-ce que tu veux faire? »
Cindy « Je voudrais être en bas » Elle a froid, n’est pas en confiance dans ce terrain, et la descente l’inquiète.
Moi « ... »
La décision est facile : si personne ne s’amuse, il faut redescendre; on est là pour se faire plaisir, et aller au sommet dans cette ambiance aurait bien peu de valeur.
La photo de presque-sommet :

Deux rappels nous ramènent au-dessus de la cheminée verglacée. Une équipe de trois s’y engage. Ils sont de Canmore et grimpent très vite : les derniers levés, ils sont les premiers à nous rejoindre! On les laisse monter, puis on descend le troisième rappel qui nous amène sous la bande de rochers gris, croisant les deux autres cordée, qui regardent la suite avec un peu d’appréhension.
Dans les rappels :

La désescalade jusqu’à la bande de rochers rouges est plus facile que ce qu’on craignait. On y croise Steve et Dana qui sont sortis de la face Est et continuent vers le sommet. Un rappel nous permet de franchir l’obstacle, puis la désescalade reprend. On croise Ross, un Écossais qui fait l’ascension en solo; il est parti directement de l’Assiniboine Lodge tôt ce matin; curieusement, il a un gros sac mais pas de casque – drôle de décision dans ce terrain miné.
De retour au refuge, on mange ce qui nous reste, puis on prépare les sacs pour le retour au Lac Magog.
Le moral de l’équipe est bas. Serions-nous les seuls couillons à ne pas être allés en haut aujourd’hui? En fait, ce jour-là, sur les 14 personnes qui ont tenté l’ascension, seuls l’équipe de 3 de Canmore, Ross et peut-être Steve et Dana ont atteint le sommet. Ça rassure un peu les copains de savoir qu’on n’est pas les seuls à avoir fait demi-tour. Pour ma part, je suis serein, confiant d’avoir pris la bonne décision, même si je ne comprends pas la brusque chute de moral qui a frappé l’équipe.
Le retour au lac Magog se passe sans problème. On constate que les deux jours passés à évoluer dans le petit terrain au-dessus du refuge et sur Assiniboine nous ont pas mal aguerris : des passages du Gmoser Highway qui nous semblaient un peu scabreux il y a quelques jours nous paraissent maintenant faciles.
Un peu avant le camping, on s’arrête à un énorme rocher pour faire un peu de bloc, en grosses bottes de montagne, activité gratifiante qui redonne le sourire à tout le monde.
De retour au camping, on soupe, puis je ramasse le matériel de montagne pour faire un portage jusqu’à l’Assiniboine Lodge, de façon à pouvoir y aller demain avec nos sacs de descente. Je demande machinalement le « bear spray » à Jasmin.
Je vais connaître mes fortes sensations de la journée. À 200m du camping, un bruit dans les buissons sur la droite me permet d’apercevoir un grizzly qui s’enfuit en courant. On savait qu’un jeune mâle rodait dans le coin - le voilà! Pas trop rassuré, je sors le « bear spray » et mon appareil photo du dessus de mon sac, et raisonne que s’il s’enfuit le danger est faible, pourvu que je fasse du bruit. Je continue en frappant du pied et en sifflant fort « Porque te vas? ». Je le revois un peu plus loin qui s’éloigne de moi sur le chemin, puis à nouveau montant sur une colline sur ma droite, et peux le prendre en photo alors qu’il en redescend, cette fois derrière moi :

Au Lodge, je dépose le matériel, puis me fais conseiller pour prendre un autre itinéraire de retour, et reviens au camp pas trop rassuré, tous mes sens en alerte.
Assiniboine, majestueux, nous gratifie d'un dernier coucher de soleil :

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