23 août 2007

23 août - Snowpatch

Vers 3h du matin, je suis réveillé par le bruit d’un rongeur qui s’attaque allègrement au matériel stocké sous l’auvent de notre tente. Fred et moi nous levons pour aller accrocher les sacs sur une potence prévue à cet effet, à 50 mètres de notre tente. Des grimpeurs s’équipent. Je leur demande où ils vont. « Faire la Beckey-Chouinard, et toi? » Je suis en caleçon et T-shirt, il fait autour de zéro, il est trois heures du matin...

Aujourd’hui, panne de réveil! Cindy s’est endormie avec sa montre au poignet, et personne n’a rien entendu quand elle a sonné à 5h30. C’est la lumière du jour qui nous réveille à 6h20. On voulait partir tôt et aller vite. Pour ce qui est de partir tôt, c’est raté, il ne nous reste plus qu’à aller vite... Ça impacte surtout Fred et moi, qui avons 20 longueurs à faire aujourd’hui. La voie « Snowpatch », c’est une belle grande voie, qui passe juste à gauche du névé de Snowpatch Spire; c’est la deuxième grande voie que je voulais faire lors du séjour, mais avec la météo instable, je commençais à me demander si on pourrait la faire.

Snowpatch Spire :


L'itinéraire a l'air de ça :



L’approche ne pose pas de problème, et les indications du voisin nous permettent de gagner un peu de temps. Un peu avant d’arriver au col, on aperçoit une cordée de trois dans la quatrième longueur.

Au col, on s’équipe et on s’encorde. Histoire de réutiliser une recette qui nous a réussi à l’arête Nord-Est de Bugaboos Spire, je dois faire le plus vite possible les 14 premières longueurs, Fred étant mis à contribution dans les dernières, plus difficiles. J’enchaîne les trois premières longueurs, et ai la surprise de découvrir une cordée de deux au troisième relais, deux américains du Wisconsin, sympas. Fred me rejoint au relais. Dans la quatrième longueur, un dièdre mal défini mais assez facile, je m’efforce de suivre le second de prés. La cinquième longueur est un dièdre plus technique, et le premier de cordée est déjà engagé quand j’arrive au pied. Je leur demande si je peux les doubler dans la longueur, et, après une brève discussion, ils acceptent.
Seul petit problème : le dièdre n’est pas trop facile, et c’est donc pas l’endroit idéal pour doubler. J’aurais peut-être choisi de faire une longueur au lieu de continuer à corde tendue, mais c’est un peu tard pour changer d’approche : ils nous laissent passer, il faut en profiter et les déranger le moins longtemps possible. Je m’intercale entre eux et grimpe le plus vite possible, souvent en adhérence sur les parois du dièdre, en protégeant un peu. Je suis bien concentré, et Fred suit, toujours à corde tendue.

En haut du dièdre, j’échange quelques mots avec le premier, puis j’enchaîne sur la longueur suivante, une traversée oblique, qui se protège bien. Je grimpe les mains dans la fissure et les pieds sur la dalle, puis fais relais, à court de protections et de dégaines. Fred me dit ne pas avoir trop stressé dans le dièdre, et notre corde ne s’est pas emmêlée avec celle de l’autre cordée. Cool.

La cordée de trois est dans la longueur du dessus, la dernière avant les dalles qui bordent le névé. Ils ont fait trois longueurs pendant qu’on en faisait six! Je choisis une ligne un peu à droite de la leur pour ne pas les gêner, et repars, à fond de train, et une fois à portée de voie leur demande si je peux les doubler, l’un d’entre eux me donne son OK à contrecoeur, pendant que l’autre fait un commentaire que je ne comprends pas mais qui se termine par « French ». Sûrement un compliment ;)

On est maintenant quelques mètres sous le névé; la pente est plus faible et je grimpe rapidement des dalles faciles, suivies de dièdres francs et qui se protègent bien. Je fais relais à mi-hauteur du névé, et Fred me mets dans la tête le stupide air de « Dragonstea Din Tea ». Si, si, vous connaissez : Maïa-hi, maïa-ha, maïa-hou, maïa-ha-ha... Bref, il va le regretter : je continue l’ascension à pleine vitesse dans un système de dalles plus raides, de dièdres couchés et de rampes, jusqu’à rejoindre la « poire inversée », une écaille caractéristique qui marque le début des longueurs plus difficiles.; tout en grimpant, je chante à pleine voix, et la cordée qu’on rattrape maintenant doit se demander quelle équipe de fous monte vers eux.

Fred dans les longueurs qui bordent la dalle :




Quand on les rejoint, à la longueur 14, ils sont déjà engagés dans la première longueur plus dure, et c’est maintenant difficile de les doubler. Il semble être encore tôt et le beau temps tient. Je les rassure sur nos intentions : on restera derrière eux!

Fred passe en tête pour une longueur un peu délicate, puis je fais une courte longueur sur la gauche et échange des plaisanteries avec le second de la cordée qui nous précède. Ce sont des Australiens, la cinquantaine en forme, sympas, venus dans les Bugs pour deux semaines. Ils sont avec la cordée de trois qu’on a doublé plus tôt. Le second me dit : « quand je vous ai vu arriver, j’ai tout de suite su que vous étiez Français ». Encore un compliment???
Comment a-t-il su? Trouvez la bonne réponse :
- Mon accent quand je chante? (en Roumain!)
- Notre rapidité d’exécution?
- Notre manque de politesse? (On double pas dans les voies!)
Mais on rigole bien, on échange sur l’itinéraire, et l’amitié franco-canado-australienne n’est pas en péril.

Fred dans les dernières longueurs :



Fred me rejoint, et pour la prochaine longueur, il a le choix entre une magnifique face sur la droite, suivie d’une belle traversée vers la gauche, ou bien une fissure « off-width », droit au-dessus.
Une lueur de concupiscence éclaire son regard. Il ne peut pas résister. Avant que j’aie pu le retenir, il s’élance dans la grosse fissure abjecte. Pire, il se plaint que ce n’est pas une vraie « off-width » : il y a des prises de dans!!! La longueur est courte et bientôt il fait relais au-dessus. Heureusement, il n’a protégé qu’à la fin de la fissure, ce qui me permet de la contourner par la droite en passant par les sections plus esthétiques ;)

Il reste une grande longueur pas donnée, mais très belle, qui va me faire souffrir un peu, mais bientôt je retrouve du terrain plus facile et fais relais. Fred enchaîne les deux longueurs suivantes jusqu’aux anneaux de rappel de la descente. On fait signe aux Australiens qui ont dépassé les anneaux sans les voir et ont continué sur la droite vers le sommet nord, puis on se prépare pour la descente. On la connaît bien, puisqu’elle se fait par les rappels de Kraus-McCarthy.

La face est à l’ombre; chargée de neige et parfois de verglas, elle est peu invitante et on se demande ce que Cindy et Jas ont pu faire dans de telles conditions. On enchaîne rapidement les rappels, et on les retrouve au pied de la paroi. Ils ont dû faire demi-tour dans Surf’s Up à cause du froid et des conditions. Il est 14 h.

Jas remonte la première longueur de Kraus-McCarthy pour récupérer un mousqueton qu’on a oublié en haut du dernier rappel, puis on commence le retour. En faisant un décompte du temps (ni Fred ni moi n’avions de montre…), je constate qu’on a grimpé les 20 longueurs en 4 heures. Comme des fusées! :)

Petit commentaire sur la vitesse : j’en parle pas mal aujourd’hui et ça peut avoir l’air un peu vain, alors j’y reviens...
- Comme je l’ai déjà dit, c’est important d’aller vite en montagne. C’est une question de sécurité.
- Je parle des cordées qu’on a doublées, mais c’est pas juste par esprit de compétition : j’aurais le même plaisir à grimper vite sans doubler personne. Par contre, c’est un indicateur de la vitesse à laquelle on est allé; comme quand je fais du ski de fond : si je me fais doubler par un paquet de monde, c’est que je ne suis pas en forme.
- Je ne peux aller vraiment vite, comme aujourd’hui, quand je me sens vraiment bien, en confiance, dans mon élément. Pour ça, il me faut une combinaison d’entraînement - qui m’a fait cruellement défaut pendant plusieurs années - de terrain, d’état d’esprit, et de partenaire. Quand les conditions sont réunies, c’est grisant et c’est satisfaisant de retrouver un tel état.

De retour au camp, j’enfile mes sandales pour constater que ce que le rongeur a attaqué la nuit dernière, c’est le cuir des lanières!!!

Je suis un peu cuit après mes efforts pour grimper vite dans la voie, et décide de prendre une journée de repos demain. Fred ne prévoit pas de grands exploits non plus et on décide d’avancer notre départ d’une journée, ce qui devrait permettre à Cindy et Jas de faire True Grit à Canmore.

Fred et Jasmin ont encore de l’énergie à revendre, et décident de faire un premier portage ce soir, de coucher au stationnement et de remonter demain matin, pour qu’on puisse descendre demain avec des charges raisonnables.

Au souper, les délicieux falafels de Fred. Jas est inquiet : « C’est pas un peu épicé, ça? » Cindy lui lance « C’est parfait, Jas! », sur un ton sans réplique. Il semble un peu interloqué. Comme je ne suis pas sûr que Jas parle « Fille » couramment, je traduis pour lui : « Ça Jas, ça veut dire : Fait pas ch... Jas! » Deux jours plus tard, Cindy aura assimilé les subtilités du langage « Gars », et lui dira directement « Fais pas ch… Jas! » Quel progrès!

Finalement, il nous reste de la nourriture : d’une part on redescend un jour plus tôt que prévu, et d’autre part j’avais oublié de prendre en compte les deux jours passés à Radium. Presque trois jours de nourriture de trop! On l’a montée péniblement lundi dernier, mais il faut maintenant la redescendre! :( Ça nous fera une base pour Assiniboine…

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